Louis-Gilles Pairault, auteur et chercheur

LIRE DES EXTRAITS

Voici quelques extraits de différents livres publiés. Plusieurs ouvrages peuvent être feuilletés en ligne sur les sites des maisons d'éditions.

 La Saga des Bourbons : Henry, roi de Navarre (Geste), roman :

https://www.google.fr/books/edition/La_Saga_des_Bourbons/BzSCDwAAQBAJ?hl=fr&gbpv=1&printsec=frontcover

Le Voyage de Malte, roman :

                                           « ...En peu de jours je pris le mode de vie maltais. Levé à l’aube encore fraîche, j’allais me joindre aux foules bruyantes qui arpentaient en tous sens la Strada Reale, montant et descendant sans cesse les larges escaliers où s’étalait en contrebas la mer. La Valette résonnait de voix, de musiques, de couleurs, de soleil. Puis, à l’heure méridienne, les foules se retiraient, les rideaux s’abaissaient, la vie se taisait, laissant désertes les ruelles poudreuses sous le zénith écrasant.

Après ce long repos délicieux, une nouvelle animation reprenait, plus détendue et plus feutrée. Laura souvent me retrouvait, en ces heures bienfaisantes, elle venait coiffée d’un large chapeau de paille, en robe légère, rouge ou blanche toujours – et sa peau cuivrée en rayonnait davantage. Nous marchions dans les jardins sur les bastions, le long des haies de lauriers aux senteurs d’amande. Une sorte de quiétude baignait les remparts vénérables, comme si le souvenir de tant de siècles et de périls affrontés rendait moins angoissantes toutes les menaces prochaines.

         Quand le cœur lui en disait, nous allions nous rafraîchir dans l’eau sombre, en face était la Libye que nous ne pouvions voir, et dans les rochers la mer était verte et profonde. A la dérobée j’admirais Laura, délicieuse et pudique, candide, provocante. Calmement, avec passion, elle parlait de tout ce qu’elle aimait et aimait à décrire : l’air de Cherubino dans Les Noces de Figaro, la Vita nova du Dante – et Malte surtout, Malte aride en été, verdoyante en hiver, l’orage sur La Valette, la nuit sur Mdina, l’église de Mellieħa et les falaises à Dingli. Laura sur elle-même se livrait assez peu : je ne connaissais presque rien d’elle. J’en savais beaucoup plus sur ses promenades et ses découvertes d’enfant, son amour pour la mer qui l’avait toujours cernée de toutes parts, son talent pour dépeindre à chaque heure du jour la lumière qui tombait sur son île – et quand nous étions attablés sous les palmiers, à parler de tout et de Malte encore, elle me faisait admirer sans cesse en face de nous, imperturbable et grandiose, La Valette gorgée de lumière et posée sur l’eau bleue, son dôme poudreux et blanchi, et sa flèche plantée dans le violet du ciel ».

 

Le Voyage de Malte est paru en 2004 chez L'Etoile du Sud.

 

Le choix des couleurs, roman :

                                           « ...Du haut d’un petit mamelon, un détachement autrichien avait installé trois canons, et il fallait s’en emparer. Ils montèrent au pas de course. La terre était meuble. Les pieds s’y enfonçaient. Giulio sentait son souffle devenir court. Il haletait. L’angoisse lui comprimait la poitrine. Le tonnerre de l’artillerie le rendait sourd, il n’entendait plus que les battements de son propre cœur qui résonnaient dans ses tempes comme des coups de boutoir. Les rangs se défaisaient. Un homme, à trois mètres de lui, eut la mâchoire emportée, roula à terre. Pour se donner du courage ­– et aussi pour ne plus entendre les hurlements des blessés ­– les hommes poussaient des cris. Giulio se mit à crier, lui aussi, crier de toutes ses forces, d’un cri qui était presque un râle. Il voyait à présent les uniformes blancs des Autrichiens, il les vit charger leurs fusils, les décharger dans sa direction. « Est-ce pour moi ? » eut-il le temps de se demander comme dans un rêve. Le gros garçon qui avait bu avec eux tout à l’heure dans la ferme, tomba en se tenant l’épaule. « Non, pas encore cette fois. Flavio, Flavio, où est-il ? » Dans la mêlée des uniformes, il ne le distinguait plus. Il était essoufflé par la montée, par la chaleur aussi, qui était devenue accablante. Les premiers camarades parvenaient sur une sorte de plat. Courir y serait plus facile.

Soudain une nuée d’uniformes blancs surgirent sur leur droite, baïonnette au canon. Giulio se tourna vers eux, jeta un regard en arrière, vit que des camarades arrivaient en renfort derrière lui et sur les côtés. Il n’était pas seul, se rassura-t-il. Mais les uniformes blancs fonçaient dans sa direction. Ils déboulaient en descente, à pleine vitesse, en hurlant eux aussi. Giulio distinguait à présent les visages des premiers, leurs bouches grandes ouvertes sur leurs cris de haine, leurs dents. Ils n’avaient pas pris le temps d’enlever leurs baïonnettes pour tirer : c’était le corps à corps qu’ils recherchaient. Et les Sardes s’étaient laissés surprendre en position défavorable puisqu’ils étaient en contrebas. Il fallait tenir le choc le temps que les camarades arrivent en soutien.

Un grand gaillard aux dents éclatantes fonçait sur lui sans cesser de crier. Plus souple, et plus mobile sans son sac, Giulio esquiva la baïonnette par un pas de côté. Entraîné par sa vitesse et son poids, l’autre ne se tourna pas assez vite. « Est-ce un de ces Croates si terribles ? » fut la pensée qui traversa l’esprit de Giulio. Il enfonça son fusil dans le flanc droit de l’Autrichien. Celui-ci poussa un hurlement atroce, roula à terre en tournoyant sur lui-même. Giulio n’eut pas le temps de l’achever. Un camarade, trois pas devant lui, avait le dessous face à un gros Autrichien à moustache – c’était le petit Piémontais pâle de la ferme. « Celui-là a une mère qui l’attend » pensa Giulio avec un curieux détachement. Il envoya un coup de crosse par derrière dans les jambes de l’Autrichien, qui chancela. Avant qu’il eût pu se redresser, le Piémontais avait repris le dessus et lui transperça le ventre de son fusil, un coup, puis un deuxième. Il jeta à Giulio un regard de gratitude. « Viva l'Italia ! » lança-t-il en repartant vers le sommet de la colline.

La mêlée avait grossi et devenait furieuse. Les Autrichiens reculaient, mais les canons qu’il fallait atteindre étaient encore à plusieurs dizaines de mètres. Plusieurs dizaines de mètres, c’était une distance infime et infranchissable.

Giulio se remit à courir derrière le petit Piémontais. Il enjamba deux cadavres – un Sarde, et un Autrichien, enlacés dans la mort. Il se mit à ressentir une joie sauvage. Il imaginait déjà sa baïonnette s’enfoncer dans le corps des servants d’artillerie autrichiens.

 – Pour la patrie ! Pour le roi ! Pour Agata ! criait-il.

            Un Autrichien mit en joue dans leur direction. Il était trop loin pour qu’ils puissent l’atteindre avant qu’il ait tiré. Giulio n’eut pas le temps de penser. Il ne distingua pas la déflagration dans le tonnerre général des coups de feu, des coups de canon et des hurlements. Le Piémontais poussa un cri rauque et s’effondra. Une chance sur deux : cette fois ce n’avait pas été lui. Il fonça vers l’Autrichien qui avait tiré. C’était un gamin tout maigre, au teint blême, il n’avait qu’un duvet blond au-dessus des lèvres. Giulio lut l’effroi sur son visage. Il n’avait plus le temps de recharger son arme. Il reculait, cherchait des yeux du renfort. Un rictus naquit sur les lèvres de Giulio, il se cramponna avec rage à son fusil. Soudain deux grands Autrichiens surgirent en travers de son chemin. L’un avait la baïonnette au canon et l’autre était armé d’un sabre. Tenant son fusil comme un bâton, Giulio arrêta un, puis deux coups de sabre. Un coup de baïonnette le manqua sur le côté gauche. « Il faut que je me dégage » songea-t-il désespérément. Un coup de sabre lui entailla l’avant-bras droit, lui arrachant un grognement de douleur. Il ne lâcha pas prise, se mit à reculer, cherchait un camarade des yeux.

            – A l'aide ! lança-t-il dans un souffle.

            Il para encore un coup de sabre. Toujours aucun uniforme sarde dans son champ de vision. Son bras droit se raidissait de douleur. Il sentit le sang chaud couler sur sa manche, vit l’éclat du soleil briller sur la lame du sabre.

            – Flavio ! eut-il le temps de hurler ».

 

Le Choix des couleurs est paru en 2010 chez Mémoires Millénaires. 

De l'abeille au ruban bleu :

                                    

          « ...Un vent de révolution soufflait sur l’Italie en cette fin d’année 1848. La Sicile avait fait sécession et proclamé la République ; Venise avait fait de même ; Parme et Modène avaient chassé leur duc et voté par plébiscite leur rattachement à la Sardaigne. Le pape Pie IX, qui avait semblé pourtant manifester un temps des opinions libérales, s’enfuit de Rome à la fin du mois de novembre à la suite de l’assassinat de son premier ministre, abandonnant la Ville Eternelle à l’insurrection démocratique. Appelé à la rescousse, Garibaldi fut élu à l’Assemblée Constituante qui, le 8 février 1849, proclama la République romaine.

             Mais cette nouvelle tentative républicaine de restaurer l’antique grandeur de Rome, ne devait guère durer plus longtemps que les tentatives antérieures. Celle de 1798, qui avait suivi l’invasion française et l’arrestation du pape Pie VI, n’avait duré que quelques mois, guère plus que celle du légendaire Cola di Rienzo en 1347.

            Les triumvirs de la nouvelle République – parmi lesquels Mazzini – promulguaient une législation inspirée de la Révolution française. Mais pendant ce temps, les souverains chassés de leurs Etats s’efforçaient de profiter du désordre pour y revenir, s’appuyant sans vergogne sur l’armée autrichienne. Le 23 mars 1849, celle-ci écrasa l’armée sarde à Novare. Cette défaite fatale sonnait le glas des prétentions du roi de Sardaigne à l’unification italienne – ainsi que des espérances nées du Printemps des Peuples. Charles-Albert abdiqua, et passa à Nice avant de partir mourir en exil au Portugal quelques mois plus tard.

             En France même, depuis l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, le parti de l’ordre pesait pour faire cesser les mouvements révolutionnaires, sans laisser à l’Autriche toute l’influence en Italie. Le 25 avril 1849, des troupes françaises commandées par le général Oudinot débarquèrent à Civita-Vecchia – cette ville où Stendhal, admirateur de l’Empire, avait été consul de France. Le 3 juillet elles entraient à Rome et dissolvaient l’Assemblée. C’était là aux yeux des démocrates italiens une double trahison : celle la République-sœur française, et celle d’un Bonaparte qui avait combattu à leurs côtés en 1831.

           La veille, Garibaldi avait fui, pour tenter de rejoindre Venise, où la République tenait toujours. Las ! Avant qu’il eût pu y parvenir, les Autrichiens y étaient entrés les armes à la main. Et sa fuite éperdue dans les montagnes des Apennins avait été fatale à sa femme Anita, qui mourut d’épuisement le 4 août. A Garibaldi il ne restait rien de sa vie ni de ses rêves».

 

De l'abeille au ruban bleu, Nice de Garibaldi, est paru en 2008 chez Serre Editeur.

Ma meilleure amie, pièce de théâtre :

      - « ...J’ai peur qu’il ne m’aime plus, Olivia. J’ai peur que le confort de m’avoir chaque soir près de lui, ne lui donne plus envie de m’aimer. Comme si nous étions déjà très vieux, et très usés. J’ai trente ans, Olivia, comme toi ! Et lorsqu’on me glisse – comme un compliment qui devrait me toucher – « votre fille est si jolie ! », j’ai l’impression d’être ma mère, il y a quelques années à peine, lorsque j’étais encore une jeune fille de vingt-cinq ans à qui l’on en donnait dix-huit. J’ai le sentiment d’avoir basculé de « trop jeune » à « trop vieille » d’un coup, sans avoir eu jamais l’âge que j’aurais voulu quand il fallait.

Et j’ai honte, j’ai honte – parce que j’ai « la vie devant moi » comme on dit, et qu’on dirait que je suis folle à trente ans d’être jalouse de ma propre fille qui n’est qu’une enfant. Alors je n’ose pas parler, pas à Philippe, pas même l’autre soir, chez toi, avec les autres filles. Il n’y a qu’à toi que j’ose le dire : j’ai peur. J’ai peur, comme une vieille femme au seuil de la mort, comme un coureur avant l’épreuve, comme un enfant qui va entrer à l’école et ne veut pas grandir. J’ai peur de la vie si longue, qui m’attend et où je n’ai plus de choix – parce que j’ai déjà choisi. J’ai peur et je crois que Philippe ne voit rien ».